Autant le rerconnaître tout de suite, ami lecteur, je suis un peu parti voir « la môme » un peu à reculons. Me méfiant à priori des biographies fleuves et hagiographiques (aujourd’hui souvent désignées sous l’abominable terme de « biopics »), des rôles créés tout exprès pour l’Oscar, échaudé par le plus que médiocre « Edith et Marcel », je craignais fort de trouver les deux heures vingt du film quelque peu longuettes.
J’avais tort, car Olivier Dahan a su déjouer bien des pièges.
Prenons l’histoire, pour commencer. Une histoire de vie en noir. C’était une pauv’ fille qui n’avait plus d’maman, qu’avait été élevée chez les prostituées, qu’avait une kératite qui la rendit aveugle durant des mois, que son père entaîna sur la route, qu’aima un maquereau genre fleur de pègre, qu’on accusa de meurtre, qui tomba amoureuse d’un boxeur, puis sombra dans la toxicomanie. Cela pourraît donner dans le total lacrymal, le sortez-vos-mouchoir, être un de ces mélos où nombre de spectateurs (spectatrices serait sexiste, ami lecteur) attendent dans la pénombre longtemps après le générique pour que l’on ne remarque pas leurs yeux rougis. Et bien non. Olivier Dahan a suffisamment à dire, suffisamment appris de Ginou Richer, la meilleure amie de Piaf pendant vingt ans, d’Isabelle Solberman, biographe de Piaf, pour avoir la caméra rapide, pour ne pas s’attarder et ne pas s’appesantir. Sans être joyeux, le film sait garder une certaine légèreté, osciller de façon satisfaisante entre bonheurs et malheurs d’une existence par hauts et par bas.
Le second piège dans une biographie, c’est le schéma narratif du film. Le classique l’ascension-la grandeur-la chute. Et l’ennui pour le spectateur. Ce piège-là également est assez habilement déjoué par Olivier Dahan. Il choisit une sélection de temps forts, et les fait tourner comme dans un prisme, alternant vie en rose et passages sombres, toujours pour éviter le lacrymal. Egalement dans ce but, la fin tragique est révélée très tôt, ce qui a le mérite de n’en pas faire le sujet principal du film. Toutes les scènes sont nécessaires, toutes contribuent à l’édifice de la vision de Piaf que Dahan construit sous nos yeux.
Le troisième piège de la biographie est celui de la complaisance (quelle catastrophe que Ray à cet égard !). Le réalisateur l’évite lui aussi. Il ne nous livre qu’une Piaf partiale et partielle, deux heures et vingt minutes ne peuvent tout contenir d’une telle vie. Mais les choix d’Olivier Dahan sont clairs. Il privilégie l’enfance comme clef pour tout ce qui suivra, insiste sur la mythique rencontre avec Cerdan, mais prend aussi dans la part d’ombre (l’ingratitude du visage, le mysticisme crédule, le saphisme, l’alcool, la morphine) pour réaliser un portrait complexe et nuancé.
Le dernier piège de la biographie est celui de l’erreur de casting. Le manque de caractère crédible du personnage incarné. Marion Cotillard, sans être parfaite, tient la route. Elle joue de sa voix (mais heureusement les chansons restent chantées par Piaf), casse son corps, et surtout met tant d’énergie dans son personnage qu’elle réussit à le porter. Depardieu la joue sobre ( !), Jean Pierre Martins, leader du groupe Silmarils, est convaicant dans le rôle de Cerdan. Les autres acteurs se montrent à la hauteur de la tâche qui leur incombe. Didier Lavergne signe un maquillage époustouflant de véracité qui fait passer le personnnage de la môme de vingt à quarante-huit ans (décrépits) sans anicroche, y compris sur les plus forts gros plans. Rare.
La photo signée Testuo Nagata, particulièrement soignée, accompagne de beaux mouvements de caméra, en particuliers de longs plans-séquence. Celui où Piaf apprend la mort de Cerdan, et où sa vie devient un couloir que la caméra fait devenir évidence, est remarquable.
Un film très réussi donc.
S’il fallait lui donner une limite, dire pourquoi il n’est malgré tout, pas un chef-d’oeuvre, il faudrait justement aller chercher du côté de ce manque de défauts, de cette efficacité constante qui empêche un peu de souffler, de prendre du recul devant ce personnage qui haïssait tant le mièvre et le normal, mais qui était aussi nimbé de poésie, devant « cette petite somnambule qui chante des rêves en l’air au desssus des toits » comme disait Cocteau.
Mais peu de films sont des chefs-d’oeuvre, et ce blog, ami lecteur, n’est pas de ceux qui galvaudent le mot. Ne boudez surtout donc pas votre plaisir, et allez voir, si m’en croyez, un film français intéressant de bout en bout et de très bonne facture. Ce qui est déjà beaucoup.